Le Journal de Suzanne

Dix-neuf jours dans la poche de Lille

Ce récit a été écrit en 1940 par Suzanne R., née le 17 Août 1914,

fille d’Amédée R., né en 1884,
et petite fille de Lucien R. né en 1856,

alors domiciliés à Loos-lez-Lille (Nord).

Elle s’adresse à l’une de ses tantes et raconte le quotidien de sa famille au cours de la bataille de « la poche de Lille ».


14 Mai 1940

Les réfugiés belges passent de plus en plus nombreux, c’était d’abord les voitures, bourrées de valises et de gens, avec les matelas par dessus. À présent ce sont les cyclistes. Combien y a-t-il d’espions dans les milliers d’hommes que nous voyons passer ?

15 Mai 1940

Les gens de Roubaix-Tourcoing commencent à passer également. Nous n’avons pas de nouvelles précises, nous savons seulement que le front est enfoncé. Nous avons confiance, les allemands n’arriveront jamais jusqu’à Lille. C’est une panique. Depuis le début de la semaine les alertes se succèdent nuit et jour sans interruption, toutefois nous n’avons pas encore été bombardés. Toutes les usines tournent quand même. Je suis très fatiguée, je suis de service de nuit à la défense passive, en cas d’alerte je dois me rendre aux bains-douches où il y a un poste, comme les alertes se succèdent, j’y vais le soir et j’y reste jusqu’au lendemain, roulée dans une couverture sur la banquette ou sur le carrelage. C’est dur, mes os protestent.

Lulu est bloqué à Béthune avec la voiture, on a bombardé plusieurs fois la région de Béthune. Il travaille jour et nuit à la réparation des lignes téléphoniques.

16 Mai 1940

Il passe de plus en plus de réfugiés belges et français, c’est un défilé ininterrompu sur la grand’route. Nous sommes toujours sans nouvelles précises. Les gens commencent à devenir très nerveux.

17 Mai 1940

Toujours des alertes. Les patrons sont très inquiets et font charger les autos des papiers les plus précieux. Les bruits les plus inquiétants circulent. On décide de ne pas travailler demain samedi. Ils n’arriveront pas à Loos, c’est impossible, j’ai confiance, cette chose là ne peut pas arriver. Çà me paraît monstrueux. Les autres sont beaucoup plus pessimistes. Lulu ne pourra pas revenir avec la voiture, les voitures sont bloquées à partir de Béthune, on peut partir, on ne peut pas revenir.

18 Mai 1940

Les allemands arrivent, on ne sait pas où ils sont, mais une chose est certaine, ils arrivent. C’est un sauve-qui-peut général. Toutes les usines et magasins sont fermés. Ceux qui ont des voitures partent en voiture, d’autres à vélo, d’autres à pied. C’est lamentable, la grand’route n’est pas assez large. À l’usine les patrons sont partis, il n’en reste qu’un qui se prépare à partir également. Papa et moi ne sommes pas décidés, nous faisons partie de la défense passive, nous ne pouvons pas bouger, mais maman ne veut pas rester, elle dit qu’elle préfère mourir en route que de se retrouver encore avec les allemands. C’est ce que tout le monde dit d’ailleurs.

19 Mai 1940

Dimanche. C’est aujourd’hui les communions solennelles à Loos. La moitié des habitants sont partis. C’est une panique épouvantable. Les sirènes marchent continuellement, on ne distingue plus la fin de l’alerte du début, et ces hurlements mettent les nerfs à vif. Maman nous traite presque d’assassins parce que nous ne voulons pas bouger. Finalement papa décide que nous partirons quand on posera les affiches ordonnant aux hommes de partir. Je prépare grand’papa, pourvu qu’au dernier moment il ne refuse pas de quitter sa maison, toute sa vie. Il paraît très raisonnable, trop, il me laisse préparer son paquet, son tabac, je me méfie. Il paraît que les chefs de la défense passive sont partis les premiers, nous sommes donc dégagés. Au fond j’aimerais assez rester avec grand’papa, mais papa ne voudra jamais nous laisser derrière.

20 Mai 1940

Il ne reste plus personne à Loos, ou plutôt si, il reste Mr. Le Curé, celui de la Banlieue est parti, il n’y a plus que les sœurs de l’hospice avec leurs vieux, les sœurs des malades sont parties, celles rue Lamartine également, celles d’Ennequin aussi. Il n’y a plus de docteur, je ne compte pas le docteur Jacquemars que la mairie a retenu de force au dernier moment, il est complètement gâteux. Plus de sage-femme, il reste une infirmière, Melle Vandorpe. Il n’y a plus aucune personne importante à Loos, tous les industriels, ingénieurs, employés, commerçants, y compris les boulangers, épiciers et bouchers, sont partis, il reste un boulanger. Il n’y a plus que des ouvriers ou de tout petits rentiers. Toutes les autos étant parties depuis longtemps, ainsi que les vélos, ce sont maintenant les piétons qui passent, et les chariots de ferme, on voit des vieux poussant des voitures d’enfant ou avec le sac sur le dos, des femmes avec leurs enfants, en face des allemands il ne restera plus qu’un désert, tout le monde les a fui. A 10h½ on pose l’affiche, ordonnant aux hommes et jeunes gens de partir. Nous avions tout préparé, nous entassons les bagages sur la baladeuse et je vais chercher grand’papa. Ce que j’avais redouté se produit, il me dit « partez, moi je reste je me débrouillerai bien tout seul ». Nous le supplions de partir avec nous, papa ne partira pas sans lui. Je me rends compte du déchirement que ce soit être pour lui de quitter sa maison, son jardin. Je resterai volontiers avec lui, mais s’il arrive quelque chose à l’un de nous, nous le regretterons tellement. Finalement il se décide, voyant que papa ne le laissera pas seul « j’aurais trop de remord » dit-il s’il vous arrivait quelque chose par ma faute, quoiqu’il arrive nous aurons fait pour le mieux. Nous savons que l’oncle Albert part aujourd’hui, de tante Agathe nous ne savons rien, mais pensons passer chez elle pour lui dire au revoir si elle est encore là. Notre projet est de rejoindre Lulu à Béthune avec la baladeuse, et là de nous entasser dans la voiture pour partir plus loin. Papa et moi sommes débrouillards, nous trouverons bien du travail quelque part. Nous avons confiance. Le plus dur était de partir, à présent que nous sommes en route notre belle humeur est revenue, il fait beau, (il fera beau tout l’été) nous espérons encore que les allemands seront arrêtés, et c’est le plus curieux dans cette longue colonne de gens qui ont tout quitté, qui ne savent pas seulement s’ils mangeront demain, tout le monde est de bonne humeur. On nous a tellement menti, que nous espérons encore, c’est invraisemblable mais c’est vrai.

Il faut que je te décrive le chargement de la baladeuse qui contient au moins 500 Kilogs. D’abord deux matelas et chacun une grande couverture de laine, soit 6 couvertures, chacun une énorme musette que maman a taillé dans des draps, naturellement les cadeaux que tu nous a laissés occupent les premières places, un grand sac plein de boites de conserves, un autre renfermant du café, chicorée, sucre, pâtes, etc…, trois gros pains, des bouteilles, des parapluies, un gros manteau de maman, dans un coin nous avons installé grand’papa, assis sur son pliant, la canne à la main et du tabac plein ses poches, dans l’autre coin Andrée. Dès les premiers kilomètres je m’aperçois que nous n’irons pas loin, la baladeuse est trop chargée. Heureusement vers midi nous rencontrons le chariot d’une ferme de Loos, ses occupants nous autorisent à accrocher la baladeuse derrière à l’aide d’une corde, papa n’aura plus qu’à tenir les brancards, mais pas à tirer. On nous fait prendre des petites routes pour laisser les autres à la troupe, et le soir nous ne sommes qu’à La Bassée. Toutes les granges sont pleines, des gens dorment le long des routes. Nous réussissons à trouver une maison évacuée, où nous couchons à 26, une toute petite maison ouvrière, il y en a qui dorment dans le couloir et jusque dans l’escalier.

21 Mai 1940

Nous partons de très bonne heure pour trouver la route moins encombrée, finalement nous retombons dans la file, on nous fait tourner en rond, et nous marchons 16 heures pour avancer de 4 kilomètres (papa me dit que nous sommes certainement coupés). Nous arrivons le soir dans une ferme abandonnée, comme toutes les autres d’ailleurs, tous les fermiers sont partis, abandonnant leurs bêtes. Nous faisons cuire des poules et des lapins, la maison est grande, nous dormons assez bien.

22 Mai 1940

Nous passons à Merville qui est bondée de troupes, puis dans la forêt de Nieppe qui ne l’est pas moins, nous craignons un bombardement. Nous n’irons certainement plus loin, continuellement la colonne s’arrête, des cyclistes repassent dans l’autre sens, revenant de Dunkerque ou Boulogne, ou Aire-sur-la-Lys, ils disent tous que tout est coupé et qu’il n’y a plus moyen de passer. Arrivés près d’Hazebrouck, nous décidons de ne pas aller plus loin, et d’entrer dans une ferme pour attendre les événements et tacher de nous renseigner exactement sur la situation. Au début de l’après-midi, nous arrivons à Morbecque, dans une ferme, la fermière très complaisante met une grange tout neuve, spacieuse, avec une épaisse couche de paille à notre disposition. Je me mets en route aussitôt pour tacher de trouver du pain à Hazebrouck, il y a une heure de marche. Je craignais que grand’papa ne soit fatigué ou de mauvaise humeur avec toutes ces péripéties, au contraire, il trouve ce voyage intéressant, donne son avis, fume sa pipe, et mange avec grand appétit, depuis trois jours nous n’avons que des conserves ; d’habitude il ne les supporte pas, mais en ce moment il les digère très bien. Un des évacués qui se trouvent avec nous a emporté une grande marmite et pour le soir nous faisons cuire des pommes de terre. La nuit, avec nos matelas et couvertures, nous dormons aussi bien que dans notre lit.

23 mai 1940

Il fait beau, nous faisons du feu en plein air, toujours pas de nouvelles, on se croirait en congé payé. Papa se mêle de faire la cuisine, c’est la première fois de sa vie, il prépare des haricots à tremper dans un seau, et le lendemain lorsqu’on s’éveille ils ont débordé tout autour, il y a de quoi nourrir 150 personnes. Malheureusement dans l’après-midi Hazebrouck est bombardé, nous voyons tomber les bombes de loin. Puis nous voyons un combat d’avions.

24 Mai 1940

Je vais au pain à Hazebrouck et pour la première fois je vois l’effet des bombes allemandes. Ce n’est pas beau. Hier il y avait encore beaucoup de monde dans la ville, aujourd’hui on se croirait dans une ville morte, personne dans les rues que des soldats, toutes les maisons fermées. En me battant, j’arrive à avoir du pain, qui n’est pas mangeable d’ailleurs faute de levure. A la Pré Mairie, il y a des affiches indiquant que les réfugiés de la région de Lille sont invités à retourner chez eux, mais le commissaire nous dit que ces affiches posées le matin sont déjà périmées, car on ne sait pas ce qui se passe à Lille, ni si les allemands y sont déjà.

25 Mai 1940

Grand’papa se rappelle tout à coup que nous avons un cousin boulanger qui habite Hazebrouck, David FERLIN. Papa décide d’aller le voir et je l’accompagne, nous partons à 7 heures du matin (maman n’a pas bougé de la ferme depuis que nous sommes arrivés, Noëlle est souffrante, grand’papa se promène et fume sa pipe). Lorsque nous arrivons en ville nous trouvons des tanks à tous les coins de rues et on commence à faire des barricades, une colonne motorisée est annoncée se dirigeant sur Hazebrouck. Tant pis, nous sommes à moitié chemin, nous irons jusqu’au bout. Il nous faut traverser toute la ville, le cousin reconnaît papa et nous reçoit très bien, nous attendons que son pain soit cuit, il nous en donne trois gros et nous indique un raccourci pour rentrer. Nous sommes heureux avec nos trois pains, nous avons une âme d’écoliers en vacances, pour un peu nous chanterions. Près d’une voie de chemin de fer, des soldats sont couchés, le fusil à la main, ils nous disent de rebrousser chemin si nous ne voulons pas être mitraillés en route car les allemands sont de l’autre côté. Nous retournons donc pour traverser la gare, d’autres soldats nous disent de nous baisser à cause des balles, sur la grand’place, les soldats sont dans leurs chars, les canons braqués qui enfilent les rues : tant pis, un boucher est encore ouvert, j’entre acheter un bifteck, puis nous revenons enjambant des chaînes ou des barricades car les rues sont dépavées. Nous rentrons vers midi, juste pour trouver les voitures attelées, la baladeuse chargée, prêtes à partir, ils sont tous affolés. Comme nous ne rentrions pas, ils sont venus au devant de nous, et en voyant les barricades ils ont été pris de panique et veulent partir tout de suite. Papa leur raconte ce que nous a dit le commissaire que nous avons interrogé « Vous êtes dans une ferme, restez-y, terrez-vous ». Finalement nous réussissons à persuader tout le monde et pouvons enfin dîner. Le soir on commence à entendre la canonnade qui se rapproche toute la nuit. Toutes les femmes sont affolées à commencer par maman, et veulent repartir. Finalement, à 4h½ du matin, nous levons le camp pour rentrer à Loos, puisqu’on ne peut plus passer, c’est le meilleur parti à prendre, si nous tombons dans la bataille tant pis, puisqu’aussi bien on va se battre ici également. Nous passons par Bailleul et Armentières, les routes sont beaucoup moins encombrées qu’en partant. Seulement Bailleul vient d’être bombardée et Armentières également, il y a un quartier en feu, et des fous plein les rues, l’asile a reçu des bombes et on a dû les lâcher. Nous rentrons à Loos le soir à 8h½. Papa et moi avons fait plus de 55 kilomètres à pied dans la journée. Maman et Noëlle étaient sur le chariot, grand’papa et André dans la baladeuse. Nous sommes fatigués mais contents. Les allemands ne sont pas encore là.

26 Mai 1940

C’est dimanche. Nous prenons tous un bon bain, puis je vais à la Messe et fais un tour en ville. Il n’y a plus beaucoup de monde. Dans l’après midi nous entendons des bruits que nous prenons pour du tonnerre, en réalité ce sont les premières bombes qui tombent sur Loos.

27 Mai 1940

Nous ne savons toujours rien de la situation et ignorons que les Allemands arrivent à Lille d’un côté, qu’ils sont de l’autre côté d’Haubourdin et de Sequedin. Maman et moi avons nettoyé la maison, grand’papa est retourné dans son jardin avec la joie que tu devines, il dit « Je suis bien content d’être parti et d’avoir vu ce que j’ai vu, je ne pensais pas faire un pareil voyage avant de mourir, mais je suis plus content encore de rentrer ». Dans l’après midi je pars faire une commission sur la grand’route. Il y passe une colonne de soldats français avec des chevaux, des voitures, des caissons, je trouve çà très beau, ils sont bien alignés, bien propres, je ne veux pas croire qu’ils sont en retraite, et malgré tous les avis de défense passive, je me promène en les regardant, puis vais lire les affiches à la Mairie. Il y a beaucoup de monde devant la mairie, à lire les avis et regarder les soldats. Tout à coup je vois tous les gens autour de moi se précipiter à l’intérieur, instinctivement j’en fais autant, sans même me demander ce qui arrive. La porte claque sur mon dos en même temps que j’entends un bruit de sirène et que je suis presque renversée. Il vient de tomber trois torpilles autour de la mairie. Si j’avais pris le temps de me demander ce qui arrivait, j’étais certainement blessée ou tuée. En quelques secondes, il y a certainement plus d’une centaine de bombes sur Loos. Quand je remonte de la cave de la Mairie notre pauvre patelin n’est plus reconnaissable : des maisons effondrées dans tous les coins, des débris de toutes sortes plein les rues, du sang, des chevaux tués. Je me dirige aussitôt au poste de secours où le travail ne manque pas. Quelques heures après je rentre à la maison et rencontre en route papa qui me dit qu’il est tombé une torpille juste auprès et que maman et Noëlle et Andrée ont failli être tuées. La maison est bien abîmée. Il n’y a plus une vitre, la vérandah et la cuisine sont toutes disloquées. Maman au lieu de descendre à la cave est allée au jardin se coucher à terre, et la torpille est tombée dans le jardin des voisins. C’est le massif de lilas au bord de la cour qui les a protégées des éclats et des débris de toutes sortes qui ont volé autour d’elles. Avec papa et l’oncle Albert nous déblayons le plus gros, il n’y a plus une vitre intacte sur le derrière de la maison, la vérandah est à ciel ouvert, complément disloquée, ainsi que la cuisine. Nous soupons chez grand’papa, puis papa et maman descendent leurs matelas ainsi que ceux des enfants. Je passe la nuit sur l’escalier à écouter les avions qui tournent sans arrêt. (Je crois t’avoir déjà dit que depuis le début de Mai je couche chez grand’papa pour ne pas le laisser seul la nuit, ses locataires du 1er étage étant partis).

28 Mai 1940

Nous débarrassons la maison et venons nous installer chez grand’papa, nous descendons les matelas à la cave. La cave est plus solide que la nôtre, et de cette façon il ne sera pas seul. La canonnade se rapproche, les soldats élèvent des barricades et installent des canons. Les allemands sont de l’autre côté de la ligne de chemin de fer, on se bat à Ennequin. Nous n’avons plus d’eau, de gaz, ni d’électricité. L’après-midi je vais quand même jusqu’au poste de secours, à travers les débris (il se trouve au coin de la rue Thiriez, la maison contiguë à celle des Sœurs du Sacré Cœur) ; il n’y a rien à faire, le canon commence à donner de plus belle, et je dois attendre 2 heures avant de repartir. Le soir nous couchons tous à la cave, d’ailleurs maman et Noëlle y sont descendues depuis le matin, et toute la semaine elles y resteront, remontant à peine pour manger. Presque tous les civils qui sont encore à Loos vont se réfugier dans les caves des usines pour être plus à l’abri pendant la bataille qui commence. Nous décidons de ne pas bouger, pour ma part je n’ai pas peur, il faudra bien mourir un jour, mais je n’aimerais pas être tuée par une grenade dans une cave, j’aimerais mieux une balle ou un éclat d’obus.

29 Mai 1940

De plus en plus d’obus, puis de mitrailleuses.

30 Mai 1940

J’ai fait la cuisine hier, je la fais encore aujourd’hui, des sous-officiers viennent faire leur toilette à la pompe, nous leur donnons du café et les invitons à dîner, ils espèrent encore être débloqués. Je me risque à sortir pour aller chercher du pain, nous n’en avons presque plus. Il n’y a pas un seul civil dans les rues, elles sont pleines de soldats, de marocains, il y a des chevaux crevés tous les 10 mètres, ils ont mis le feu aux camions, c’est un désordre épouvantable, des caissons, des camions brûlés, des équipements, des débris de toutes sortes traînent au milieu des rues. L’usine Delebart, en face de chez Dony est en feu, la boulangerie est fermée, il y est tombé une bombe. Il y a des soldats tués au milieu de la grand’route, qui sont encore tels qu’ils sont tombés. Je me dépêche de rentrer, les soldats me disent de longer les murs à cause des balles de mitrailleuse. L’après-midi je ne peux pas aller au poste, on tire trop le long du Boulevard et de la Grand’Route. Je lis des Veillées des Chaumières. Papa et grand’papa sont insupportables, ils veulent toujours sortir pour montrer qu’ils n’ont pas peur. Je trouve çà stupide de risquer de se faire tuer inutilement. Nous nous couchons très tôt et dormons jusqu’au lendemain sans nous éveiller, après notre voyage et toutes les émotions nous étions brisés. Les soldats ne veulent pas nous croire quand nous leur disons, il paraît que la nuit a été terrible, des avions ont bombardé le quartier en plus des canons et des mitrailleuses.

31 Mai 1940

On se bat dans la rue, les allemands arrivent par le passage à niveau du boulevard. Le canon de 75 installé au coin de la rue Charles Gilquin, à 15 mètres de la maison donne sans arrêt, ainsi que des canons-revolvers, il y a une mitrailleuse presque en face de la maison, à côté de chez Chombart, on entend les balles siffler le long de la rue et dans le jardin. Les soldats ont dit qu’ils ne se rendraient pas tant qu’ils auraient des munitions. Je ne dis rien mais cette fois je ne m’illusionne plus, nous y passerons tous. Le vacarme est tel qu’on ne s’entend plus. Papa et grand’papa se sont donné du courage, grand’papa veut déduire ses carottes, et papa a affûté un grand couteau de boucher, il veut aller découper un bifteck dans un cheval qui est crevé au milieu de la rue, en face des bains. Chaque fois qu’il entr’ouvre la porte, il entend les balles siffler devant son nez, ou les éclats, et il la referme. Sitôt grand’papa arrivé au jardin, les soldats arrêtent de tirer et viennent le prévenir que s’il ne rentre pas ils tireront quand même. Je suis plus ennuyée avec mes deux hommes qu’avec le bombardement. Hier soir, au moment où nous mettions à table (il y a des gens qui ont vécu toute la semaine dans leur cave, presque sans manger, mais chez nous l’appétit n’a jamais chômé, et j’ai fait la cuisine toute la semaine, c’est même la première fois que çà m’arrive), un obus a sifflé au-dessus de la vérandah, faisant sauter les vitres, il est tombé aux bains, trois maisons plus loin. Nous avons espéré du secours jusqu’à la dernière minute, mais maintenant nous voyons bien qu’il n’arrivera pas et que nous allons avoir les allemands chez nous. Je monte au grenier, on voit très bien les 6 grosses pièces installées autour de la briqueterie qui tirent, et deux autres plus petites le long de la rue des Oliveaux. Dans l’après-midi, papa demande que je fasse des frites, j’ai bon caractère mais çà c’est trop, couper des frites sous la mitraille, alors qu’on s’attend à être tué d’un moment à l’autre, je ne veux pas, il aura des pommes de terre à l’eau ; j’ai bien fait de refuser, on ne peut cuire que dans la vérandah, sur la cuisinière, j’avais à peine mis mes pommes de terre sur le feu, et j’étais retournée lire dans la pièce du milieu, qu’un très gros éclat est tombé à travers le lanterneau sur la table où il a ricoché, puis à terre. La maison tremble, on se croirait en bateau. Le sous-officier qui vient nous voir depuis le début de la semaine, revient nous prévenir de descendre à la cave le long des murs, et de ne plus remonter. Nous aurions dû descendre plus tôt, dit-il. Je le sais bien, mais je n’aime pas rester dans l’obscurité à rien faire. Quand nous descendons nous coucher, on se croirait en mer, dans la tempête, il fait un vacarme épouvantable et la maison tremble de partout. A 11 heures, brusquement tout se tait, je crois que cette fois-ci ça y est, nous sommes allemands.

1er Juin 1940

Samedi – Nous nous éveillons à huit heures, au milieu du silence, quand nous sortons, tous les gens sont dehors, une chose me frappe, ils ont tous des yeux fous, des yeux d’hallucinés. Après ce que nous venons de passer, ce n’est pas surprenant. Je ne peux pas te décrire le spectacle que présente notre petite ville tranquille, c’est impossible. Je crois qu’il n’y a pas dans Loos une maison intacte. Celle de grand-papa est privilégiée, il ne manque que des carreaux et quelques pannes. À la maison, on retrouve des éclats partout, dans les glaces, dans les meubles, il y a des vases cassés, et même une balle est entrée dans une armoire, en plus des dégâts du premier jour. L’usine Lefèvre brûle depuis plusieurs jours, maintenant c’est l’imprimerie Danel qui brûle aussi. Il paraît qu’Ennequin n’existe plus, nous n’en savions rien. Sur la grand’route nous rencontrons des allemands, le premier que je vois est un grand diable qui rit de toutes ses dents. Je lui en veux de n’avoir pas l’air féroce.

Je vais au poste de secours, il y a beaucoup de blessés, dont certains gravement, et pas de docteur, le poste de secours est inutilisable, on le transporte dans une salle de la mairie, il y a en tout comme personnes compétentes, une infirmière, Mademoiselle Vandorpe, qui n’a pas quitté le poste de toute la semaine, y dormant, et une sage-femme belge réfugiée à Loos. J’apporte toute ma bonne volonté, et pendant plusieurs semaines, de 8 heures du matin à 6 heures du soir, j’ai aidé d’abord, et ensuite fait des pansements. L’hôpital de Loos déborde, l’hôpital Calmette également, et de plus ils n’ont pas d’électricité pour les radios, pas de gaz pour les autoclaves et pas d’eau. Nous sommes allées rechercher à Calmette, huit jours après, des blessés à qui il avait été fait un seul pansement sommaire depuis leur entrée. Comme il n’y a pas de moyens de transport et que nous sommes trop peu nombreuses pour aller à domicile, tous les jours des brancardiers vont chercher les blessés et les amènent au poste pour le pansement.

L’usine Thiriez où je travaillais, le long de la grand’route est complètement incendiée, il ne reste même plus les murs qui sont écroulés. Les usines rue de Londres sont dans un état lamentable, trouées comme des écumoires, ma première impression a été que nous n’étions pas près de tourner.

On peut dire sans exagération qu’Ennequin n’existe plus, des soldats s’étant cachés dans les caves, les allemands ont mis le feu partout, en pleine bataille, ils ont fait remonter les habitants, ne leur laissant le temps de rien prendre, et les ont fait partir sous la mitraille à travers champs. Au fur et à mesure, toutes les trois maisons, ils mettaient le feu. Rue d’Ennequin, de la barrière au cimetière, il ne reste pas dix maisons debout. Toutes les rues qui donnaient sur la rue d’Ennequin sont détruites complètement. En tout, pour Ennequin, il y a 450 maisons incendiées.

A l’usine on s’est mis tout de suite à déblayer, et aucun patron n’étant encore rentré, le 1er Juillet des métiers tournaient déjà, quelques-uns seulement, dans une salle où il n’y avait plus de vitres ni de fenêtres. Le 1er Août Monsieur Alfred Thiriez est rentré et m’a rappelé, j’ai quitté le poste mais non sans regret. Il paraît que j’ai des dispositions pour le métier d’infirmière. Hélas ! tu sais que c’était mon rêve, j’ai pu le croire réalisé un moment, il me semblait que je l’avais toujours fait. Ç’à été dur de reprendre le collier. A présent tout est réparé et l’usine tourne.

Février 1941

Le 31 Décembre au soir, grand’papa a renversé un plat contenant des épluchures de pommes de terre et de l’eau bouillante sur sa main droite, il ne l’a pas dit tout de suite, lorsque je suis venue lui dire bonsoir, il était couché et m’a dit que tout allait bien, c’est le lendemain matin seulement que je m’en suis aperçue, il avait une main affreuse, énorme et toute violacée. Naturellement il a refusé de voir le docteur, heureusement que j’avais appris à faire des pansements et soigner des brûlures, je l’ai arrangé dans toutes les règles de l’art, tous les jours pendant deux mois, sa main était brûlée au 3ème degré jusqu’à un centimètre de profondeur et tout le dessus à gâté comme de la viande morte, pendant un bon moment j’ai craint la gangrène ou le tétanos. Grand’papa a beaucoup souffert, mais tu le connais, il ne s’est jamais plaint. Nous pensions bien qu’il ne pourrait plus se servir de l’index et du majeur, les tendons étant à nu, heureusement il n’en est rien. Lorsque la plaie a été refermée, grand’papa a eu l’énergie de s’exercer à remuer les doigts, tous les jours, et maintenant sa main est complètement guérie, il ne reste plus qu’une grande cicatrice, très vilaine d’ailleurs, et je lui ai fait une mitaine qu’il porte lorsque le temps est frais. Je suis très fière du résultat de mon traitement, je n’espérais pas un pareil résultat.

Juillet 1941

Nous avons eu faim, nous avons encore faim. L’hiver a été dur.

Les allemands nous ont tout pris. Lorsque tu es venue en Avril 1940, il y avait encore de tout dans les magasins. Quand les allemands sont arrivés, ils ont commencé à acheter, (ils payaient en monnaie d’occupation) pendant des mois on n’a vu qu’eux dans les magasins, ils ont acheté tant qu’il y a eu quelque chose, de tout, alimentation, vêtements, lingerie, vaisselle, fourrures, liqueurs, meubles, vélos, enfin tout ce que tu peux imaginer, ils ont tout vidé jusqu’aux fonds de magasins, des choses que les commerçants n’espéraient plus vendre jamais. Toutes les maisons de commerce ont dû fermer les unes après les autres. Ils ont acheté les récoltes, les stocks de toute sorte, les produits industriels de toute nature, nous sommes un pays vidé. Je ne sais pas comment ils ont agi dans les autres régions, mais dans le Nord il n’y a plus rien. Ils ont eu l’air de dire à plusieurs reprises qu’ils nous envoyaient du ravitaillement d’Allemagne, c’est faux. Nous avons eu, à Loos, une fois des pommes de terre allemandes, et c’était des pommes de terre pour les cochons, elles étaient toutes noires et immangeables (nous les avons mangé tout de même parce que nous avions faim), alors qu’ils nous avaient enlevé presque toute la récolte de pommes de terre. Et c’est tout ce que nous avons eu comme ravitaillement allemand.

Papa s’était débrouillé pour avoir quand même une réserve de pommes de terre qui a duré jusqu’en Mars, mais de Mars à Juillet nous n’en avons pas eu, nous avons mangé un moment des rutabagas, puis on n’en a plus trouvé non plus, pendant un bon moment notre menu a été : un jour haricots, un jour pois cassés, et il fallait un tas de combines pour nous en procurer au marché noir.

Le plus pénible a été la privation de matières grasses, nous sommes restés parfois plus de 2 mois sans aucune matière grasse, ni beurre, ni saindoux, ni huile, ni margarine, rien. Puis nous avons eu 100 grammes de beurre par mois et par personne, et 100 grammes d’huile. Depuis deux mois seulement, nous avons un peu plus de beurre, quant au saindoux, ce n’est plus qu’un souvenir. Nous avons exactement de 60 à 80 grammes de viande par personne, par semaine. Pendant un moment nous avons réussi à nous en procurer au marché noir, mais maintenant ce n’est plus possible, et d’ailleurs les prix deviennent prohibitifs. Quant au pain, il est encore mangeable, mais devient de plus en plus mauvais, et 300 grammes par personne, lorsqu’on n’a pas grand’chose à mettre auprès, c’est insuffisant. En résumé, nous avons eu faim, un peu, mais combien d’autres qui n’avaient pas de réserves ont eu beaucoup plus faim que nous. Les personnes réduites à vivre avec uniquement le ravitaillement ont eu cet hiver à peine de quoi ne pas mourir de faim. Nous voyons maigrir à vue d’œil toutes les personnes que nous connaissons, les figures se creusent. Nous espérions nous retaper un peu avec la belle saison et les légumes des jardins, mais c’est insuffisant pour nous remonter, surtout que nous travaillons tous et plutôt davantage qu’avant-guerre.

Nous nous demandons ce que sera l’hiver prochain, il n’y a plus moyen de faire des provisions, tout est bloqué, et les allemands prendront encore probablement une bonne parte des récoltes.

Grand’papa se porte très bien en ce moment, et a repris ses travaux de jardinage. Nous nous sommes arrangés pour qu’il n’ait pas trop faim, il a toujours eu sa bonne part de tout ce que nous avions, nous n’avons jamais eu un petit extra sans qu’il en profite largement, maman s’est montrée très chic. Il le fallait, après la secousse qu’il a subie avec sa main, il avait besoin de se refaire. Le croirais-tu, lui qui n’aimait pas les sucreries, les gâteaux, devient gourmand comme une femme, heureusement nous n’avons jamais manqué de sucre, maman lui en donne beaucoup, ça nourrit du sucre.

On ne trouve plus de tissu, ni de lainages, et les choses que tu as laissé viennent bien à point, Andrée porte les pull-overs, et maman a terminé les tabliers qu’elle lui met pour l’école. Andrée est très fière surtout des tabliers, elle raconte à toutes ses petites amies que c’est sa « ma tante » d’Amérique qui lui a donnés. Le dimanche elle met la robe à dessins bleus qui lui va parfaitement. Et avec le tissu à dessins roses maman a fait une robe à Noëlle.

Les anglais viennent bombarder maintenant à peu près tous les jours dans la région. Fives a été bombardée plusieurs fois, il y a beaucoup de victimes civiles, Comines, Hazebrouck, Chocques, etc ont été bombardées aussi plusieurs fois. Le 8 Juillet ç’à été le tour de Loos, nous n’avions pas encore assez souffert. Il y a seize maisons détruites au Parc Longchamp, une bombe est tombée sur la boulangerie Macquet, au coin de la rue Charles Gilcquin, qui est à peu près raplatie. Tout le monde sauf moi était à la maison, ils ont encore eu bien peur. Il est tombé un éclat à la porte. Grand’papa devient très dur d’oreille, heureusement, il n’a pas eu peur. L’ennui c’est qu’ils n’ont pas atteint leur but, ils cherchaient la Centrale Électrique le long du canal et Kuhlmann, ils reviennent toujours lorsqu’ils n’ont pas leur but. Qui vivra verra.

Le 12 Juillet retour de l’oncle Maurice, il se porte très bien, et n’a pas trop souffert, étant cuistot.


Mademoiselle Suzanne R. est décédée à Tourcoing le 10 Mai 2004, dans sa 90ème année.